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Neutron

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Quand parfois quelques mots, anodins et subtils,

Viennent à distiller, au milieu du dédales

D’éreintantes pensées, sur l’air d’être futiles,

Une semée comme une fleur perd ses pétales.

 

Et ce peu qui se meurt, quelque soit l’abandon,

Hasarde de ce vrai que des gouffres dévorent,

Avalant nuits et jours dans un ventre sans fond,

A perte de vue trop petites météores.

 

Ca volette un moment, une mort d’éphémère,

Panique de bouts d’ailes de papillons ivres,

Transportant un message à l’encre délétère,

 

Ainsi que la sybille d’un mythe en délivre.

Inaccessible à l’air seul que nous respirons,

Il y pointe un œil noir en forme de neutron.

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Crime

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Crime s’avance en nombre, énigmé de lueurs,

L’œil faux toujours brillant, et l’œil vrai,

Accablé de tourments, pour conjurer sa peur,

A la honte réserve ses plus lâches traits.

 

Majesté encensée d’angoisse et de fantasmes,

Terrifiant serviteur des causes privatives,

Sournoise damoclès, confortable marasme,

Traine humaine au passage de terreurs plaintives.

 

 Il se laisse sans peine aussi coloniser.

Dans des champs où l’honneur, linceul sacrificiel,

Pour des dieux et des maîtres aux oeuvres damnées,

 

Sert de loi. Et aux peuples tournés vers le ciel,

De sombre couverture au coupable destin

D’avoir commis en guerre un meurtre de voisin.

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Vanité

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Entre les pourpres pans seulement entrouverts

Des rideaux accrochés dans les cintres célestes,

D’où un phare glacial rétrécit l’univers,

Voir dans leur vanité le calme de tes restes.

 

Découvrir de ton crâne tout déguenillé,

Parfaitement défait de son étroit costume

De chair mince et de fine peau éparpillée,

Immobile grimace, le charme posthume.

 

Deviner le tangible, le paisible état,

Dans les trous incongrus d’orbites impavides,

Sous la sèche paroi de ce bref habitat,

 

L’éternité partout qui travestit le vide.

Qui roule des étoiles, qui sème du sable,

Et nous rend le néant ainsi méconnaissable.

 

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Un jour je ne serai plus

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Un jour je ne serai plus.

Ce jour arrivera, je ne serai plus.

Peut-être que le jour de ce jour ne sera pas complétement sorti de la nuit. Ou n’y sera pas entré totalement. Ce sera le temps du chien-loup. L’heure de l’ombre qui va à la lumière. L’heure de la lumière qui va à l’ombre. On peut suivre ses traces dans la neige. Dans la boue. Pointillés suturant les domaines communs du temps. Les montagnes, les océans, les déserts, les plaines, les forêts, les êtres et les âmes. Ce n’est pas une question de vie ou de mort. C’est une question d’en-deçà et d’au-delà. Ce n’est pas une question d’un seul ni de toutes et de tous qui sommes depuis l’indéchiffrable commencement.

Ce sera un fait. Je ne serai plus à la terre souffrante. Je ne serai plus au ciel sans dieu. Ni à la main qui a tenu la mienne. Ni à la lame qui pointe vers moi. Ni à l’âge. Ni au néant. Ni à la beauté. Ni au crime. Un jour je ne serai plus sans bien savoir pourquoi. Pour quelle raison nouvelle. Ou pour quel puits sans fond.

Cependant je pense que ce jour où je ne serai plus, j’aurai dans le même temps compris, et trouvé, ce que je suis. Je ne sais quel sens ça aura que je ne sois plus. Plus ce que j’ai été. Je regarderai passer, fuir et couler, ce que j’ai été. Passer, fuir et couler, ce que je ne serai plus. Passer, fuir et couler, ce dont je serai, heureusement, mort.

Je ne serai plus la guerre.

Je ne serai plus la famine.

Je ne serai plus torture ni oppression.

Ni massacre ni destruction.

Je ne serai plus Rwanda.

Je ne serai plus Hiroshima.

Je ne serai plus Goulag.

Je ne serai plus Auschwitz.

Je ne serai plus Sétif ni Katyn.

Je ne serai plus Oradour sur Glane ni Charonne.

Je ne serai plus Sabra et Chatila.

Ni Dos de Mayo ni Tian’anmen.

Je ne serai plus soldat ni bourreau.

Je ne serai plus assassin pour les horribles folies d’un culte ou d’un autre.

Je ne serai plus la Saint Barthélémy.

Je ne serai plus un empire meurtrier.

Je ne serai plus de je ne sais quel monde supérieur s’autorisant à en exploiter, à en entraver, à en écraser, à en exterminer un autre.

Je ne serai plus le mensonge sacralisé d’une civilisation baignant dans le sang.

Je ne serai plus voleur de terres. Voleur de corps. Voleur d’esprit.

Un jour.

Oh ce ne sera pas un simple jour comme nous en connaissons. Il ne se mesurera pas en heures. Le chien-loup n’apparaitra pas d’une aurore frémissante pour traverser paisiblement la plaine et disparaitre au crépuscule comme un mystère insoluble.

Et pour tant de congénères, si opportunément insoluble…

Ce sera long de ne plus être.

L’agonie a commencé.

Mais je ne serai plus.

Plus le couteau sur la femme effrayée.

Plus le fusil visant un gamin.

Plus les électrodes sur les couilles du rebelle.

Ce sera un jour de plusieurs saisons. Pendant que les os des cadavres finiront de fondre dans les terres. Que s’éteindront, pauvres lueurs parmi les pauvres lueurs, les plaintes devenues aphones des injustices aux bouches béantes.

Je cesserai d’être. Je songe à un ciel pâle. A un vent doux et silencieux. A quelque chose comme un milieu du temps. A un arbre immense sur une hauteur verdoyante. Je songe à un paysage maritime. A cette solitude qui m’a manqué. A cette plongée en moi dont je n’ai jamais été capable. Trop peur d’affronter mes monstres, je les ai laissés faire.

Je serai là. Allongé. Yeux ouverts. Je rivaliserai de flots versés l’amertume salée de tous les océans. Je verrai passer au-dessus de moi des ombres et des soleils. Il en faudra en voir passer beaucoup. Beaucoup de ces soleils et de ces ombres. Avant qu’usé de moi, épuisé de colère, éreinté de combats, le calme du cœur en moi se répande, merveilleusement douloureux. Délicat comme une nouvelle peau dont on panserait une chair vive.

Je ne serai plus. Ni souffle. Ni voix. Ni autre.

Multitude que je fus.

Peuples fous aux passions indomptées.

Peuples forts aux barbares instincts.

Peuples lâches aux vanités putrides.

Peuples pauvres aux âmes marchandées.

Je ne serai plus.

Et j’attendrai.

Dans cette sorte de mort.

Latence intermédiaire.

En cas, serait-ce possible, d’une seconde venue au monde.

Si cela se peut, si cela se fait, je commencerai par un poème.

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La Chaise Aimante (art comptant pour rien)

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Art comptant pour rien (mais pas pour tout le monde)

La Chaise Aimante

Dans le cadre de nos après-midis infantiles, et ce quelque soit le moment de la journée, nous avons l’immmmmmmmenssissime plaisiroïde autosatisfaction de vous présenter, déjà mondialement connu des cercles boursiers et des plus importants clubs de salonards ébahis, l’Artiste du moment, autant dire de sa génération, si ce n’est du siècle, et pourquoi pas du millénaire.

Son nom, retenez-le bien, va marquer les consciences, surtout les moins exigeantes, bien sûr, du sceau du dollar ou de l’euro, peu importe, tant il est évident que l’odeur sera la même, et c’est bien là l’essentiel.

Yht Kenaw, puisque c’est ainsi qu’il s’autonomme lui-même, autonomisant de facto sa singularité à la fois multiploïde et inédite, nous propose ici les premières prises de vue de son oeuvre maitresse de bordel sado-maso : la Chaise Aimante.

Sachez vous déprécier et soyez sommés d’être cons sans modération.

Nous avons confié au célèbre critique dard et d’abcès, Pustul Delaboulle, le soin de vous commenter la chose, que dis-je, de vous mettre en relation intime avec l’objet, dans son globalisme détaillesque comme dans sa subtilime ensemblerie.

Extrait du catalogue :

D’entrée de jeu le je se joue du jouet sans enjeu puisque sans mise en joue. La formule, empruntée au fameux excrémenteur publicitaire Matt Moissa, dont le matuvuisme à marqué son époque, trouve ici tout son sens, tant l’œil est d’emblée absorbé par l’œuvre au point de pouvoir s’en prendre une dans quelque orifice sans s’en apercevoir. Ou presque.

Passé le stade initial de cette absorbtion, le sujet, s’essuyant avec un mouchoir en papier, se renvoie à sa propre banalité et peut alors en toute humiditude pénétrer le niveau de contemplation supérieur à partir duquel il va devoir endurer les affres du constat que la sodomie n’est que vanité.

C’est un des commandements les plus paradoxaux de l’art comptant pour rien : le plus dur est toujours avenir.

La chaise, dimensionnellement atypique et collegram, retient l’attention du sujet. Mais très vite le logiciel pustule – pardon, plouf plouf ! – postule des degrés redimensionnés : c’est une nébuleuse protoformée à laquelle s’agrègationnent les éléments universels de cheval que toute humanité reconnait sans le doute qui l’habite pourtant : la guerre, la poussière, le sexe, le ménage, le bricolage, le foutage de gueule, la solitude, le bazar de l’hôtel de ville, et probablement aussi, de manière secondaire, les états d’âme post-agricoles d’une ruralité extravagantielle.

Tout au long des 540 pages de ce catalogue, je vais passer en revue les constituants de cette creéationnerie magistrale afin que vous puissiez doigter des touches les sonorités submoléculaires qui participent de l’harmonie inouïe, pour ne pas dire néolaponiennes, qui se dégagent de l’ensemble et feront pâlir d’envie le grand musicologue David Guetta lui-même.

Toutefois, dans cette courte introduculation, au sens propre comme au sens salle de marché, je veux m’arrêter sur les plus voyants de ces signes avant-coureurs d’une compréhension métagravitationnelle.

Les aimants, évidemment, placés ici, ici, ici, là et là. Témoins inframagnétophoniques d’une dialectique muette et active, ils font de cette chaise l’aimante de sa propre ferruginosité sans laquelle l’être, le sujet regardant, se sent en rupture de tout avant et de tout après.

L’assise de la chaise, comme on le perçoit, encombrée d’un fatatras hétéroclitoclistique qui suggère l’inaptitude de la chaise à être utilisée comme telle, ce qui conduit tout naturellement à s’en servir autrement, prémices évident d’un autre monde qui vient, sans qu’on sache si ce sera par devant ou par derrière. Le sujet regardant étant là encore livré à ses plus secrètes spéculations.

Les trois sphères, pendantes sur la gauche, où l’on sent évoquée la boule surnuméraire, présence quasi messianique d’où on nous fait savoir que le prochain sauveur n’aurait toujours pas été éjaculé.

Et forcément, l’anneau rouge, dont on remarque qu’il change de place selon les photos, et qui rend présent, aux sens appâtés, la réalité du sphincter qui se lasse de son usage et signifie, dans sa mouvance, sa virginité depuis longtemps perdue au gré des cours des bourses.

C’est à ce sujet précis qu’à une question qui lui a été posée, l’Artiste, Yht Kenaw a d’ailleurs répondu : « L’avantage c’est qu’on n’a pas besoin de capote pour enculer les mouches. » Certaines fines bouches auront seulement été sensible à la brutalité de cette saillie. Mais d’autres esprits comme le mien, très très ouvert, et je l’espère comme le vôtre, se laisseront sans difficultés pénétrer par cette œuvre unique et j’ose le dire, car les gens comme moi, ça ose tout, c’est bien connu, cette œuvre annonciatrice.

La Chaise Aimante sera prochainement proposée aux enchères chez Sotte-Baise. Si on en croit la rumeur la mise à prix sera de 300 000 000 de RdS*.

 

*Roupie de Sansonnet.

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Chimère

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Alors tu te rendors, mystérieux appétit.
Tes langueurs éreintées, sur de lentes pâtures,
S’écoulent pesamment, volcaniques bavures,
Vers le gosier béat du cœur qui ralentit.

Dans les chaleurs mouillées se tend et se dilate
La pénombre encensée par les odeurs des chairs.  
Et la faveur obscure de ce sanctuaire 
Protège entre leurs bras un sommeil écarlate.

Ici leur corps tremblant d’une grève épiderme
Ressemblent aux chevaux harassés de leur course.
De même illuminés ils reniflent la source
Dont s’irise ébloui le flot qui se referme.

Ici un temple git, unissant leurs visages,
Partage de leurs vœux aux fluides égarés,
Mélange de leur goût aux bouches emparées,
Confusion de leur songe en aphones ramages.

De leur souffle à l’empreinte de leurs voluptés,
Descend sur eux la grâce, encor, d’emprisonner
Le sentiment du feu dont il se sont donnés,
Ils baignent dans la cendre aux relents parfumés.

Ils se sont relégués de rien dans ce repaire.
Ils se sont étonnés que tout sens les ait fui.
Juste à sentir la faim qui les avait conduits,
Ventres creux, œil acide et mâchoires primaires.

Les griffes en fusion piquant l’échine d’ambre,
L’incisive enchâssant les maxillaires lèvres,
Fauves l’un avec l’autre confondant leur fièvre.
D’étreintes invoquée la chimère se cambre.

D’un puits rauque percé par les gémissements,
La rage délicieuse aux mille éclats surgis
Se déploie et déforme un zénith élargi
D’où provient l’inconnu de leur ravissement.

La peau en sueur luit de sa nimbe dorure.
La créature enivrée se roule et se tord,
De l’éperon dressant son impatient essor,
Du fourreau présentant sa prenante monture.

Rudes ardeurs trempées au galop du Centaure.
Otage de tendresse sous l’arche des reins.
Lion ailé conduisant l’attelage marin,
Passage d’une étrave à proue de sémaphore.

Harnaché au garrot de la sauvagerie,
Dégoulinant des eaux suintées par tous les pores,
Ecumant et grondant et se roulant encore
Dans des élans gracieux doués de brusquerie.

Monstre sublime épris de gestes magnifiques.
Les longs cris se supplient, s’implorent que ne cesse
La dérive barbare parée de caresses
L’entraînant se vautrer en dévotions orphiques.

De ces ébats fumant d’un rut incandescent,
L’esprit dissout reçoit un philtre dans les veines,
Et l’âme dans les flancs de cette intime arène
Se saisit de ses rennes pour charmer le sang.

Dans cet envoûtement le ressac et le flux
Accélèrent ensemble leur force en cadence 
Et l’animal flairant la trouble délivrance
Se redresse et se cabre et il ne manque plus

Qu’un tour d’étau ultime aux membres qui se nouent
Qu’une chute élancée vers le haut d’un cratère
L’enchaînement flambant se soulève de terre
Et fait jaillir de lui comme un volcan s’ébroue

Sève chaude et cris noirs aveuglants et nacrés
Projetés, exaltés de carcasses en feu
La syncope d’un trait dans un émoi furieux
Suspendue dans le laps d’un infini sacré

Fixant sa pointe aiguë de vertige orageux
Avant d’en libérer les vapeurs opulentes
Sur les chairs sidérées aux haleines brûlantes
Agitée de sursauts et de sanglots nerveux.

Chevauchée médusée traversée du courant
Diffusé dans la fibre en exaltants frissons,
Frémissant la mâchoire et renversant le front,
Bouche écumante et l’œil devenu dévorant.

Enfin c’est le silence en lequel tout s’achève.
L’un de l’autre le corps double se redéfait.
L’écho des sons et des odeurs les stupéfait.
La crainte les saisit d’une incertaine trêve.

Dans l’immobilité où l’instant sans limite
De lui-même s’éteint, où peu à peu s’effacent
Les traces des éclats, l’esprit reprend l’espace.
La chimère haletante, effondrée, se délite.

Un fragment de cosmos est l’unique unité
Dont elle va mourir pour avoir su en naître.
Elle s’est affalée avant de disparaître,
Rendant les corps émus qu’elle avait empruntés.

Vers le gosier béat de leur cœur ralenti,
S’écoulent pesamment, volcanique bavures,
Des langueurs éreintées sur de lentes pâtures.
Ainsi tu te rendors, mystérieux appétit.

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Anthémios

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Matin calme. Ville feutrée. Ouatée comme sont certaines aubes automnales. Crincrin des usages. Roulis des habitudes. Rituels contingents. Mais aux sons, mais au bruit, l’espace, ici, demeure sourd. Ici, dans l’anse ou fléchit le cours du canal. Ici, dans cette anse aux eaux lisses. Dont la voix hiératique porte ce jour-là un précieux et secret convoi. Une péniche au long ventre noir, ceinte sur le pourtour de sa coque d’une bande blanche lisérée de bleu. De chacun des grands yeux, peints de part et d’autre de la proue, pend une ancre.

C’est le front d’Anthémios qu’on voit d’abord paraître. Une immobilité de temps toute serrée dans l’acier des flancs du bateau.

Majesté impassible, austère et silencieuse, pour traverser la ville, descendant les écluses. Sarcophage titan en sa coque glacée, glissant avec lenteur vers les grands escaliers, retenant son cortège aux abords des machines, Anthémios arrive en haut du bief, aux portes de l’amont.

L’officiant aux commandes, visage invisible, les gestes et le pas hors du masque des heures et hors de sentiment, dans sa simple tenue de soutier grégaire, ordonne aux consoles les échanges des eaux. Fermer les portes de l’aval et faire le bief s’emplir d’eau.

Anthémios à la fois la tombe et le défunt, de même feu un astre et colossal sépulcre, attends là, dieu bercé, à l’entrée du passage. Les servants à la poupe, vêtus en noirs fuseaux, préparent les amarres, cependant qu’à la proue, devant l’auguste front, s’ouvrent pesamment les deux vantaux de pierre.

Quelques gens avisés des nobles funérailles, la tête découverte, le chagrin retenu sous les nuques penchées, observent dans le calme un deuil émerveillé.

Achevé de pénétrer entre les bajoyers, Anthémios enserré dans le bief plein d’eau verte, les portes de l’amont se referment alors, quand les servants honteux qu’il soit ainsi enclos pressent leur sombre office en lestes soins agiles.

L’officiant éclusier, mutique et sans yeux, sur un autre pupitre actionnant des leviers, dans le recueillement de la cérémonie, lâche les eaux du bief en remous vers l’aval.

Anthémios ou légende d’un prince déploré, saisi dans un sommeil à tout autre effrayant, beau soleil reposant condamné aux ténèbres, je te vois t’enfoncer dans la cale funèbre.

Partout par les regards, dans la solennité, dans les airs désolés sur ta tombe flottante, ton gracieux souvenir à nous tous immanent, la peine se répand comme offrande sacrée.

Encore un peu plus mort,

Encore un peu plus loin,

Encore un peu plus froid,

Dans ton cercueil de fer,

Et moi un peu plus pauvre,

Et moi un peu plus court,

Je vois s’ouvrir les portes

Vers l’aval de l’écluse.

Et les servants debout, puissants et dévoués, leur visage sévère, leur silhouette fière, contenant en soldat leur charge mortuaire, tendent vers l’horizon leur méfiance glaciale.

Sur la voie hiératique aux eaux vertes diaprées, Anthémios en quittant le bief aux murs trempés, son malheureux secret scellé dans ses longs flancs, s’engage sombrement vers la prochaine marche.

Elevant dans le ciel une pâle lumière, nimbant dans les vapeurs sa pudique clarté, le jour en révérence, d’un soleil embué, sème des feuilles d’or sur les eaux irisées.

Les cœurs mornes émus, tournées vers ton convoi, pensant déjà la suite de l’ultime voyage, l’assistance patiente à elle-même rendue, regarde d’Anthémios s’éteindre le passage.

Et moi sur ton visage à la grâce invisible, laissant l’imaginaire d’un hommage éperdu garder de ton passage un songe mystérieux, je t’ai vu, Anthémios, rejoindre l’infini.

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Une histoire des banlieues françaises

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Ecrire un livre d’histoire n’est jamais une mince affaire. Même si l’auteur, dans un probable souci d’humilité, a opté pour un titre modeste, « une » histoire, c’est bel et bien le déroulé de tout ce qui a marqué, imprégné, durant ces cinquante dernières années, ces grandes zones du sol métropolitain de la France, qu’on a appris à nommer les banlieues, que nous voyons ou revoyons défiler dans nos têtes, dans nos mémoires. Pour peu qu’on ait passé une partie plus ou moins longue de son existence dans un de ces territoires – c’est mon cas, Les Mureaux 1966/1978 – on a très vite le sentiment de lire une part de sa propre histoire. Et, remontant si loin déjà, et ayant parfois déjà saisi, à l’époque, à quels mouvements allaient être soumises ces régions peu à peu devenues étranges aux yeux d’une majorité de français, on redécouvre un parcours, des parcours, des histoires, des rendez-vous lamentablement ratés, des politiques pitoyablement insuffisantes, des exploitations partisanes, des indifférences coupables. Et des dérives. De part et d’autre. Puisque, telles deux vagues absurdement dressées, dont le destin des eaux aurait dû être logiquement de se mêler, une certaine société française, parfois vêtue de République, d’autre fois du supposé miracle du « Marché », s’est élevée, arque-boutée, contre un monde repeint en univers malsain où ne s’animerait qu’une délinquance endémique, d’où ne se répandraient que des trafics de drogues, d’où menaceraient des armées secrètes d’enturbannés préparant je ne sais quel « grand remplacement », où croupissent dans la laideur des grands ensembles des populations dont on se demande bien ce qu’elles font ici ! Parait-il !!!   

Avant d’aller plus loin je dois à l’honnêteté de dire que l’auteur est très favorablement connu de mes services. Et que sa trajectoire qui l’a amené à travailler comme responsable associatif en banlieue, notamment dans des médias de proximité, lui a acquis une très solide expérience du domaine exploré, et une non moins solide capacité à parler du sujet. Et à en bien parler !

Loin, très loin des expertologues de tous poils, des polémistes de toutes plumes, et des diafoirus emberlificotés dans leurs médications souvent intéressées, Erwan Ruty, oui, nous raconte une histoire.

Et quelle histoire !

De l’élan impressionnant de la Marche des Beurs en 1983 à l’incessante dénonciation de populations qui ne seraient sur le territoire français que pour percevoir des prestations sociales, des initiatives, sans relâche, pour intégrer une société qui se demande encore s’il faut en vouloir ou pas, au tragique catalogue des « ratonnades » et autres mystérieuses disparitions dans des commissariats, des promesses d’une gauche gagnée par la lâcheté aux rodomontades d’une droite motorisée par l’hypocrisie, les périodes se succèdent, avec une maîtrise de la chronologie très importante pour une bonne compréhension du récit.

Suivant le cours de l’Histoire, on réalise comment, entre libéralisme économique, dévitalisation de l’Etat, refuge communautaire, rejet raciste, appauvrissement et précarisation, les populations des banlieues ont dû, parfois su, rarement pu, justement, s’intégrer. Il est – hélas – devenu un lieu commun de pester contre les conséquences dont on entretient les causes. On trouve dans ces pages un excellent moyen de se remettre ces fameuses causes en perspectives. De cesser de les nier, totalement ou partiellement. D’en mieux analyser les contenus. De mieux percevoir où nous nous sommes trompés. Et peut-être même d’entrevoir comment faire autrement. Comment être autrement.

Car heureusement, très heureusement, ce livre n’a pas pour objectif de s’ajouter à la longue liste des mises en abime d’un fatalisme récurent, fort en vogue depuis presque un demi-siècle dans nos très occidentales contrées, au nom du très mémorable et mortifère « il n’y a pas d’alternative » asséné en son temps par une célèbre supplétive d’un économisme devenu quasiment totalitaire.

Et tout en nous faisant connaitre, ou mieux connaitre, ou reconnaitre de quoi on parle, de quelles populations, françaises par le sol de leur naissance, par l’Histoire, coloniale et post-coloniale, l’auteur nous suggère, nous annonce, que le modèle républicain qui survit comme façade d’un corps sous perfusion, va changer. Va devoir changer. Evoluer. Que toutes les énergies vivantes, fusantes, innervant les périphéries des villes de France, nourrissent, peut-être parfois à leur insu, le besoin d’un autre modèle de société, le besoin d’une nouvelle république. Cela s’est vu au travers d’expressions artistiques nouvelles, d’initiatives sociales nombreuses, mais aussi de mouvements dramatiques survenus au cours d’émeutes et autres violences urbaines. Au travers du cinéma, de la musique, des média – pour le meilleur, mais pas seulement, loin s’en faut… – au travers d’une littérature profuse et de postulats politiques diffus, mais parlant.

Ne négligeant rien des influences de contextes internationaux qui, logiquement, trouvent des débouchées dans un pays dont les gouvernements ont régulièrement, à tort ou à raison, alimenté les sources, et sans escamoter la problématique religieuse, toute aussi logique et prévisible conséquence des légitimes questions d’identités qu’ont laissées pendantes des politiques dangereusement spéculatives, Erwan Ruty esquisse pourtant bel et bien les contours d’un autre monde possible, un monde de tout le monde, ou les populations des banlieues jouent et joueront un rôle : celui dont elle s’empareront. Dont elles s’emparent. Qu’elles vont jouer. Et que toutes et tous nous finirons par jouer ensemble. Avec notamment pour défi majeur adressé aux vivants d’aujourd’hui et de demain, le défi écologique.  

Constellées d’acronymes « fourre-tout-pour-pas-grand-chose », objet de méfiances spéculatives autant que d’intérêts désincarnés, triste impasse de mémoires opportunément refoulées, jouet funeste de tous les extrémismes, les banlieues, les peuples des banlieues, battent, à contre-courant de tout cela, d’un cœur volontaire et souvent ardent ou se trouve contenu une part essentielle de l’avenir de notre société, de nos sociétés.

Je ne saurais trop, donc, vous inviter à lire ce livre, ce livre instructif, édifiant, éclairant, et par ailleurs écrit avec talent, ce qui n’est pas négligeable. Un livre salutaire !

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Nébuleuses

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Grand ciel plein de tourments, où tout semble immobile,

Où soudain toute seule une étoile qui file

Hante d’un millimètre des rêves avides,

Et s’éteint violemment sous la voute impavide.

 

La pensée s’hallucine d’une destinée,

Calcule et recalcule des coordonnées

De novas, de trous noirs, de rochers, de pulsars,

Soupçonnant un dessein, pourchassant le hasard.

 

Puis la pâle raison, ivre, s’évanouit,

A l’insu d’être là dans ce vaste inouï,

Et l’infante folie comme un charme diffus

 

Encense de ses ondes partout à l’affût

Des âmes en linceuls, des âmes en berceuses,

Petits astres mourants, naissantes nébuleuses.

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Liberté

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Toujours te revenir, toujours de longs couloirs,

Et n’en jamais finir d’en subir les détours,

Et l’attente élimée de parloir en parloir,

Où des bibles armées veillent à double tour.

 

Arrimée aux esprits d’une candeur innée,

Baignée des prophéties de vieillarde imposture,

L’or factice remplit, sur ceux des condamnés,

Tes yeux pendus de noir pour les chaines futures.

 

Dans un jour trop étroit pour ignorer la mort

Je penche dos au mur mon front sur les défunts

Au souvenir de toi prise parmi ces corps.

 

Et pressé mêmement d’une insoluble fin,  

Sur ton épaule nue, près de ton sein blêmi,

Je pose le moins digne une main qui frémit.

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