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Anthémios

Publié le par TW

Matin calme. Ville feutrée. Ouatée comme sont certaines aubes automnales. Crincrin des usages. Roulis des habitudes. Rituels contingents. Mais aux sons, mais au bruit, l’espace, ici, demeure sourd. Ici, dans l’anse ou fléchit le cours du canal. Ici, dans cette anse aux eaux lisses. Dont la voix hiératique porte ce jour-là un précieux et secret convoi. Une péniche au long ventre noir, ceinte sur le pourtour de sa coque d’une bande blanche lisérée de bleu. De chacun des grands yeux, peints de part et d’autre de la proue, pend une ancre.

C’est le front d’Anthémios qu’on voit d’abord paraître. Une immobilité de temps toute serrée dans l’acier des flancs du bateau.

Majesté impassible, austère et silencieuse, pour traverser la ville, descendant les écluses. Sarcophage titan en sa coque glacée, glissant avec lenteur vers les grands escaliers, retenant son cortège aux abords des machines, Anthémios arrive en haut du bief, aux portes de l’amont.

L’officiant aux commandes, visage invisible, les gestes et le pas hors du masque des heures et hors de sentiment, dans sa simple tenue de soutier grégaire, ordonne aux consoles les échanges des eaux. Fermer les portes de l’aval et faire le bief s’emplir d’eau.

Anthémios à la fois la tombe et le défunt, de même feu un astre et colossal sépulcre, attends là, dieu bercé, à l’entrée du passage. Les servants à la poupe, vêtus en noirs fuseaux, préparent les amarres, cependant qu’à la proue, devant l’auguste front, s’ouvrent pesamment les deux vantaux de pierre.

Quelques gens avisés des nobles funérailles, la tête découverte, le chagrin retenu sous les nuques penchées, observent dans le calme un deuil émerveillé.

Achevé de pénétrer entre les bajoyers, Anthémios enserré dans le bief plein d’eau verte, les portes de l’amont se referment alors, quand les servants honteux qu’il soit ainsi enclos pressent leur sombre office en lestes soins agiles.

L’officiant éclusier, mutique et sans yeux, sur un autre pupitre actionnant des leviers, dans le recueillement de la cérémonie, lâche les eaux du bief en remous vers l’aval.

Anthémios ou légende d’un prince déploré, saisi dans un sommeil à tout autre effrayant, beau soleil reposant condamné aux ténèbres, je te vois t’enfoncer dans la cale funèbre.

Partout par les regards, dans la solennité, dans les airs désolés sur ta tombe flottante, ton gracieux souvenir à nous tous immanent, la peine se répand comme offrande sacrée.

Encore un peu plus mort,

Encore un peu plus loin,

Encore un peu plus froid,

Dans ton cercueil de fer,

Et moi un peu plus pauvre,

Et moi un peu plus court,

Je vois s’ouvrir les portes

Vers l’aval de l’écluse.

Et les servants debout, puissants et dévoués, leur visage sévère, leur silhouette fière, contenant en soldat leur charge mortuaire, tendent vers l’horizon leur méfiance glaciale.

Sur la voie hiératique aux eaux vertes diaprées, Anthémios en quittant le bief aux murs trempés, son malheureux secret scellé dans ses longs flancs, s’engage sombrement vers la prochaine marche.

Elevant dans le ciel une pâle lumière, nimbant dans les vapeurs sa pudique clarté, le jour en révérence, d’un soleil embué, sème des feuilles d’or sur les eaux irisées.

Les cœurs mornes émus, tournées vers ton convoi, pensant déjà la suite de l’ultime voyage, l’assistance patiente à elle-même rendue, regarde d’Anthémios s’éteindre le passage.

Et moi sur ton visage à la grâce invisible, laissant l’imaginaire d’un hommage éperdu garder de ton passage un songe mystérieux, je t’ai vu, Anthémios, rejoindre l’infini.

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