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Kippa

Publié le par TW

 

Je n’en avais pas causé jusque maintenant. Et puis, question d’ambiance peut-être, je me dis qu’il faudrait bien, quand même, que j’en dise quelque chose. C’était à l’automne dernier, en pleine tombée de feuilles mortes, en plein raccourcissement des jours, mais il faisait un fort joli temps, et je musardais à un carrefour en attendant je ne sais plus quoi. Je ne sais plus qui. D’autant que j’avais appris peu de temps auparavant que Godo était définitivement parti avec une Arlésienne. Il y avait là, à ce carrefour, un banc. Un banc de plaisante facture, un bon banc parisien, propre à recevoir toutes sortes de fesses, de culs et autres postérieurs, un banc public apte à soulager toutes fatigues de vieux, ou à héberger toutes sortes de glues d’amoureux. N’étant ni l’un ni l’autre je m’y assois néanmoins. Et j’avise alors l’étrange objet apparemment abandonné là. Je me saisis du bout de textile et je m’interroge. D’un naturel assez peu porté au soupçon la première idée qui me vient c’est : « Tiens, un pot de fleur qui a dû égarer son napperon ! »  Je me redresse et scrute les alentours. Rien. Aucun pot de fleur en vue qui serait à la recherche de son napperon disparu. De l’autre côté de l’avenue il y a un magasin de plantes et fleurs. Je traverse et m’enquiers de savoir si on a vu passer par-là un pot de fleurs, surement triste et dépité, et tout nu qui plus est. On me répond que non. Un doute illustrant la réponse. Retourné près du banc je me mets à chercher des traces. Fragments d’un pot de terre lâchement attaqué par un pot de fer. Reste de terreau échappé du pot durant la lutte. Tiges de verdure ou pétales arrachés, témoignant de la rage d’un combat pourtant inégal. Rien. Rien du tout. Je me rassois sur le banc. Je ne dois pas perdre de vue que je suis censé attendre. Je ne sais plus quoi, c’est vrai, mais au fond, peu importe. D’autant que je commence à percevoir que la dimension de cette attente pourrait bien subir des contorsions. En effet j’observe de plus près le supposé napperon. Et, considérant les couleurs, ce bleu, ce blanc, ainsi que le motif en étoile j’en viens d’abord à m’émouvoir. Le travail de crochet, bien qu’imparfait, est probablement l’œuvre d’une mère affectueuse, d’une épouse attentionnée, d’une tante sympathique, d’une sœur gentille ou d’une grand-mère patiente : ces gens-là sont partout. Or, passées ces touchantes considérations, je me sens poussé à conclure en faveur d’une évidence assez audacieuse pour ne m’être pas apparue d’emblée. Cet objet n’a rien à voir avec un napperon pour pot de fleur. Pas plus avec un sous-verre pour pinte de bière. J’exclus que cela puisse servir à tenir au chaud un œuf à la coque d’autruche. Donc, après avoir égrené diverses possibilités, dont je dois dire que la plupart m’ont fait l’effet d’être plutôt fantaisistes, j’ose la seule proposition finalement plausible. C’est une kippa. Oui oui oui. Une kippa.

Une kippa reconnaissable aux couleurs du pays où habitent principalement les gens à kippa. Avec cette forme étoilée qui veut sans doute rappeler l’emblème national du pays ou habitent principalement les gens à kippa. Et ce bien qu’il faille savoir que tous les gens à kippa n’habitent pas au pays des gens à kippa. Et que par ailleurs la coutume veuille que seuls les individus disposant d’une excroissance pénienne la porte sur leur tête. La kippa, pas l’excroissance.  

Précipité d’un coup dans une pataugeoire mystique, scotché à mon banc avec l’impression qu’ « On » me regarde, et pour tout dire plongé dans un bain à remous de perplexité, je m’interroge derechef. Il faut dire que je suis assez du genre à m’interroger. Sur tout. Sur n’importe quoi. Avec des réponses qui tardent souvent à venir : d’où l’attente…

Strictement parlant, je viens de trouver une kippa sur un banc à Paris. Sinon hypothèse : le destin a placé sur mon chemin un signe qui n’a rien à voir avec le code de la route. C’est le propre de ces moments de vacuité que nous traversons quelquefois, d’accueillir subrepticement des évènements, des phénomènes, des surprises. Et, au gré d’un mol ennui, ou d’une tranquillité suspecte, de permettre aux signes éventuels de se manifester. Aussi me méfiais-je.

C’est que je suis chatouilleux sur certains sujets. Le doigt de « Dieu » en fait partie.

Même si « Dieu » n’existe pas je ne goute guère que son doigt vienne me chatouiller.

Un rien taquin, je me dis qu’en principe avec ce genre de signe, si c’en est un, il devrait y avoir des voix. Il y a souvent des voix dans ces cas-là. Des voix diaphanes, de tessiture angélique, qui exhortent pêle-mêle à aimer son prochain tout en découpant en rondelles on ne sait quels infidèles. Ou parfois une grosse voix forte, celle du patron sans doute, qui ordonne de fuir l’Egypte, où il n’y a pas de pétrole, et de s’installer sur des terres promises qui en fait ne lui appartiennent pas. Cela s’est déjà produit : un scandale immobilier sans précédent.

Pas de voix. Je n’ai rien entendu. Alors que j’ai l’oreille fine. Pas un mot. On pourra m’objecter que le vacarme de la circulation alentour a pu constituer un obstacle. A cela je rétorque que si les voix « divines » ne savent même pas tourner le bouton du son, c’est à se passer le prépuce à la râpe à fromage.

Vous l’avez compris tout ce qui touche à « Dieu » ne me touche guère. Bien que ma lointaine adolescence ait pu se laisser hanter au gré d’éblouissements mystiques par l’idée d’« autre chose ». C’est d’ailleurs ce qui m’a mu : las d’attendre je ne sais plus quoi, je décidai de marcher vers la Seine et d’essayer un truc. Et non. J’ai eu beau montrer la kippa au flot impassible : rien à faire, il ne s’est pas ouvert en deux pour que je puisse traverser à pied sec. Avisant un square je m’y rendis et me mis en quête d’un buisson. Assez touffu et pas trop en vue : je n’avais pas envie qu’on m’espionne. Il faut se méfier des espions : ces gens-là aussi sont partout. J’ai patienté de longs moments près d’un beau buisson bien épais espérant secrètement qu’au bout d’un moment l’ardeur l’habite. Echec total.

L’hypothèse du signe placé sur mon chemin par le destin s’étiolait. Sans que j’en fusse étonné. Ce qui me rendit à ma cohérence d’être humain, de citoyen et de contribuable.

Pourtant on sait bien comme on a toujours plus ou moins en fond de scène cet attelage de chevaux fous qui n’aiment rien tant que de cavaler dans les vastes plaines de l’imaginaire. Même s’il ne s’agit en fait le plus souvent que d’un petit âne tout innocent qui gambade dans son pré.

Alors bien sûr, une mission divine !

Du style : « Toi Thy Wanek ! Oui Toi ! Tu vas aller dire aux gens à kippa qui habitent le pays des gens à kippa que leur territoire – et c’est déjà bien gentil – c’est ici, ici et ici. Et pas là, là et là non plus. » Ou encore : « Toi Thy Wanek ! Oui Toi ! Tu vas aller dire aux gens à kippa qui n’habitent pas le pays des gens à kippa que la kippa ça ne rend aucun individu supérieur à un autre. Que les gens à kippa sont comme tous les autres gens. Ni plus ni moins. » Et puis aussi : « Toi Thy Wanek ! Oui toi ! Tu vas aller dire aux gens à kippa, et à certaines gens pas à kippa, que le fait incommensurable qu’il y ait eu six millions de gens à kippa atrocement exterminés dans les camps nazis ne vaut pas quitus pour que les gens à kippa s’estiment au-dessus des lois humaines. » Et cætera. Et cætera.

Je le reconnais, ça aurait eu de la gueule. Et je pense que je m’en arrangerais pas mal de cette sorte de mission. Avec un ou deux miracles en sus. Quoi comme miracle ? Par exemple l’effondrement définitif du mont dit « du Temple » : avec enfouissement tout aussi définitif de tous le fourbi religieux qui s’y est accumulé au grès des guerres, des haines, des massacres, des oppressions. Et une fois que tout aura été bien tassé, bien aplati, en faire un grand parc où les gamins issus de gens à kippa et les gamins issus de gens pas à kippa pourront vivre ensemble comme des gamins dont l’important est qu’ils sachent, sans avoir à l’apprendre, parce que c’est une chose naturelle, qu’ils sont avant tout là pour jouer ensemble. Et pas pour reproduire en boucle, infusés de ressentiments par des parents imbéciles, les épouvantes du passé.  

Mais décidément non. Pas de miracle. Aucune exhortation d’origine céleste. Pas le moindre son de trompettes annonciatrices. Juste une pauvre kippa oubliée sur un banc à Paris à l’automne 2018. J’ai pensé à son propriétaire. J’espère qu’il en avait une de rechange. Il parait que c’est très important de bien l’avoir sur la tête. Ca fait partie du contrat avec « Dieu ». Accessoirement, c’est le cas de le dire, c’est aussi un bon moyen pour les gens à kippa d’être reconnu comme gens à kippa.

Un mien frère me faisait remarquer que dans la famille nous avons une vague tendance au profil ashkénaze. Du coup j’ai gardé la kippa : ainsi si l’envie me prend d’aller au dîner du Crif, je pourrai rentrer. La compagnie y est ignoble. Mais il parait que la cuisine est bonne.

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Rêves

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Rappelle-lui, nous finissions

Toujours plus ou moins éventrés

Sur un banc mouillé de limons

Une fois la crue retirée.

 

Sous le regard des yeux de gaz

Qui du fond des cieux, en silence,

Tournent leurs mécaniques phases

Parmi les restes d’une danse.

 

Les arbres gris pleuvaient en poudre

Dans des brassées lourdes de vent

D’où les rêves, de se découdre,

 

Fument sans fin le survivant,

Inspirant de leurs alluvions

Les airs puissants de la passion.

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