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Anthémios

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Matin calme. Ville feutrée. Ouatée comme sont certaines aubes automnales. Crincrin des usages. Roulis des habitudes. Rituels contingents. Mais aux sons, mais au bruit, l’espace, ici, demeure sourd. Ici, dans l’anse ou fléchit le cours du canal. Ici, dans cette anse aux eaux lisses. Dont la voix hiératique porte ce jour-là un précieux et secret convoi. Une péniche au long ventre noir, ceinte sur le pourtour de sa coque d’une bande blanche lisérée de bleu. De chacun des grands yeux, peints de part et d’autre de la proue, pend une ancre.

C’est le front d’Anthémios qu’on voit d’abord paraître. Une immobilité de temps toute serrée dans l’acier des flancs du bateau.

Majesté impassible, austère et silencieuse, pour traverser la ville, descendant les écluses. Sarcophage titan en sa coque glacée, glissant avec lenteur vers les grands escaliers, retenant son cortège aux abords des machines, Anthémios arrive en haut du bief, aux portes de l’amont.

L’officiant aux commandes, visage invisible, les gestes et le pas hors du masque des heures et hors de sentiment, dans sa simple tenue de soutier grégaire, ordonne aux consoles les échanges des eaux. Fermer les portes de l’aval et faire le bief s’emplir d’eau.

Anthémios à la fois la tombe et le défunt, de même feu un astre et colossal sépulcre, attends là, dieu bercé, à l’entrée du passage. Les servants à la poupe, vêtus en noirs fuseaux, préparent les amarres, cependant qu’à la proue, devant l’auguste front, s’ouvrent pesamment les deux vantaux de pierre.

Quelques gens avisés des nobles funérailles, la tête découverte, le chagrin retenu sous les nuques penchées, observent dans le calme un deuil émerveillé.

Achevé de pénétrer entre les bajoyers, Anthémios enserré dans le bief plein d’eau verte, les portes de l’amont se referment alors, quand les servants honteux qu’il soit ainsi enclos pressent leur sombre office en lestes soins agiles.

L’officiant éclusier, mutique et sans yeux, sur un autre pupitre actionnant des leviers, dans le recueillement de la cérémonie, lâche les eaux du bief en remous vers l’aval.

Anthémios ou légende d’un prince déploré, saisi dans un sommeil à tout autre effrayant, beau soleil reposant condamné aux ténèbres, je te vois t’enfoncer dans la cale funèbre.

Partout par les regards, dans la solennité, dans les airs désolés sur ta tombe flottante, ton gracieux souvenir à nous tous immanent, la peine se répand comme offrande sacrée.

Encore un peu plus mort,

Encore un peu plus loin,

Encore un peu plus froid,

Dans ton cercueil de fer,

Et moi un peu plus pauvre,

Et moi un peu plus court,

Je vois s’ouvrir les portes

Vers l’aval de l’écluse.

Et les servants debout, puissants et dévoués, leur visage sévère, leur silhouette fière, contenant en soldat leur charge mortuaire, tendent vers l’horizon leur méfiance glaciale.

Sur la voie hiératique aux eaux vertes diaprées, Anthémios en quittant le bief aux murs trempés, son malheureux secret scellé dans ses longs flancs, s’engage sombrement vers la prochaine marche.

Elevant dans le ciel une pâle lumière, nimbant dans les vapeurs sa pudique clarté, le jour en révérence, d’un soleil embué, sème des feuilles d’or sur les eaux irisées.

Les cœurs mornes émus, tournées vers ton convoi, pensant déjà la suite de l’ultime voyage, l’assistance patiente à elle-même rendue, regarde d’Anthémios s’éteindre le passage.

Et moi sur ton visage à la grâce invisible, laissant l’imaginaire d’un hommage éperdu garder de ton passage un songe mystérieux, je t’ai vu, Anthémios, rejoindre l’infini.

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Kippa

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Je n’en avais pas causé jusque maintenant. Et puis, question d’ambiance peut-être, je me dis qu’il faudrait bien, quand même, que j’en dise quelque chose. C’était à l’automne dernier, en pleine tombée de feuilles mortes, en plein raccourcissement des jours, mais il faisait un fort joli temps, et je musardais à un carrefour en attendant je ne sais plus quoi. Je ne sais plus qui. D’autant que j’avais appris peu de temps auparavant que Godo était définitivement parti avec une Arlésienne. Il y avait là, à ce carrefour, un banc. Un banc de plaisante facture, un bon banc parisien, propre à recevoir toutes sortes de fesses, de culs et autres postérieurs, un banc public apte à soulager toutes fatigues de vieux, ou à héberger toutes sortes de glues d’amoureux. N’étant ni l’un ni l’autre je m’y assois néanmoins. Et j’avise alors l’étrange objet apparemment abandonné là. Je me saisis du bout de textile et je m’interroge. D’un naturel assez peu porté au soupçon la première idée qui me vient c’est : « Tiens, un pot de fleur qui a dû égarer son napperon ! »  Je me redresse et scrute les alentours. Rien. Aucun pot de fleur en vue qui serait à la recherche de son napperon disparu. De l’autre côté de l’avenue il y a un magasin de plantes et fleurs. Je traverse et m’enquiers de savoir si on a vu passer par-là un pot de fleurs, surement triste et dépité, et tout nu qui plus est. On me répond que non. Un doute illustrant la réponse. Retourné près du banc je me mets à chercher des traces. Fragments d’un pot de terre lâchement attaqué par un pot de fer. Reste de terreau échappé du pot durant la lutte. Tiges de verdure ou pétales arrachés, témoignant de la rage d’un combat pourtant inégal. Rien. Rien du tout. Je me rassois sur le banc. Je ne dois pas perdre de vue que je suis censé attendre. Je ne sais plus quoi, c’est vrai, mais au fond, peu importe. D’autant que je commence à percevoir que la dimension de cette attente pourrait bien subir des contorsions. En effet j’observe de plus près le supposé napperon. Et, considérant les couleurs, ce bleu, ce blanc, ainsi que le motif en étoile j’en viens d’abord à m’émouvoir. Le travail de crochet, bien qu’imparfait, est probablement l’œuvre d’une mère affectueuse, d’une épouse attentionnée, d’une tante sympathique, d’une sœur gentille ou d’une grand-mère patiente : ces gens-là sont partout. Or, passées ces touchantes considérations, je me sens poussé à conclure en faveur d’une évidence assez audacieuse pour ne m’être pas apparue d’emblée. Cet objet n’a rien à voir avec un napperon pour pot de fleur. Pas plus avec un sous-verre pour pinte de bière. J’exclus que cela puisse servir à tenir au chaud un œuf à la coque d’autruche. Donc, après avoir égrené diverses possibilités, dont je dois dire que la plupart m’ont fait l’effet d’être plutôt fantaisistes, j’ose la seule proposition finalement plausible. C’est une kippa. Oui oui oui. Une kippa.

Une kippa reconnaissable aux couleurs du pays où habitent principalement les gens à kippa. Avec cette forme étoilée qui veut sans doute rappeler l’emblème national du pays ou habitent principalement les gens à kippa. Et ce bien qu’il faille savoir que tous les gens à kippa n’habitent pas au pays des gens à kippa. Et que par ailleurs la coutume veuille que seuls les individus disposant d’une excroissance pénienne la porte sur leur tête. La kippa, pas l’excroissance.  

Précipité d’un coup dans une pataugeoire mystique, scotché à mon banc avec l’impression qu’ « On » me regarde, et pour tout dire plongé dans un bain à remous de perplexité, je m’interroge derechef. Il faut dire que je suis assez du genre à m’interroger. Sur tout. Sur n’importe quoi. Avec des réponses qui tardent souvent à venir : d’où l’attente…

Strictement parlant, je viens de trouver une kippa sur un banc à Paris. Sinon hypothèse : le destin a placé sur mon chemin un signe qui n’a rien à voir avec le code de la route. C’est le propre de ces moments de vacuité que nous traversons quelquefois, d’accueillir subrepticement des évènements, des phénomènes, des surprises. Et, au gré d’un mol ennui, ou d’une tranquillité suspecte, de permettre aux signes éventuels de se manifester. Aussi me méfiais-je.

C’est que je suis chatouilleux sur certains sujets. Le doigt de « Dieu » en fait partie.

Même si « Dieu » n’existe pas je ne goute guère que son doigt vienne me chatouiller.

Un rien taquin, je me dis qu’en principe avec ce genre de signe, si c’en est un, il devrait y avoir des voix. Il y a souvent des voix dans ces cas-là. Des voix diaphanes, de tessiture angélique, qui exhortent pêle-mêle à aimer son prochain tout en découpant en rondelles on ne sait quels infidèles. Ou parfois une grosse voix forte, celle du patron sans doute, qui ordonne de fuir l’Egypte, où il n’y a pas de pétrole, et de s’installer sur des terres promises qui en fait ne lui appartiennent pas. Cela s’est déjà produit : un scandale immobilier sans précédent.

Pas de voix. Je n’ai rien entendu. Alors que j’ai l’oreille fine. Pas un mot. On pourra m’objecter que le vacarme de la circulation alentour a pu constituer un obstacle. A cela je rétorque que si les voix « divines » ne savent même pas tourner le bouton du son, c’est à se passer le prépuce à la râpe à fromage.

Vous l’avez compris tout ce qui touche à « Dieu » ne me touche guère. Bien que ma lointaine adolescence ait pu se laisser hanter au gré d’éblouissements mystiques par l’idée d’« autre chose ». C’est d’ailleurs ce qui m’a mu : las d’attendre je ne sais plus quoi, je décidai de marcher vers la Seine et d’essayer un truc. Et non. J’ai eu beau montrer la kippa au flot impassible : rien à faire, il ne s’est pas ouvert en deux pour que je puisse traverser à pied sec. Avisant un square je m’y rendis et me mis en quête d’un buisson. Assez touffu et pas trop en vue : je n’avais pas envie qu’on m’espionne. Il faut se méfier des espions : ces gens-là aussi sont partout. J’ai patienté de longs moments près d’un beau buisson bien épais espérant secrètement qu’au bout d’un moment l’ardeur l’habite. Echec total.

L’hypothèse du signe placé sur mon chemin par le destin s’étiolait. Sans que j’en fusse étonné. Ce qui me rendit à ma cohérence d’être humain, de citoyen et de contribuable.

Pourtant on sait bien comme on a toujours plus ou moins en fond de scène cet attelage de chevaux fous qui n’aiment rien tant que de cavaler dans les vastes plaines de l’imaginaire. Même s’il ne s’agit en fait le plus souvent que d’un petit âne tout innocent qui gambade dans son pré.

Alors bien sûr, une mission divine !

Du style : « Toi Thy Wanek ! Oui Toi ! Tu vas aller dire aux gens à kippa qui habitent le pays des gens à kippa que leur territoire – et c’est déjà bien gentil – c’est ici, ici et ici. Et pas là, là et là non plus. » Ou encore : « Toi Thy Wanek ! Oui Toi ! Tu vas aller dire aux gens à kippa qui n’habitent pas le pays des gens à kippa que la kippa ça ne rend aucun individu supérieur à un autre. Que les gens à kippa sont comme tous les autres gens. Ni plus ni moins. » Et puis aussi : « Toi Thy Wanek ! Oui toi ! Tu vas aller dire aux gens à kippa, et à certaines gens pas à kippa, que le fait incommensurable qu’il y ait eu six millions de gens à kippa atrocement exterminés dans les camps nazis ne vaut pas quitus pour que les gens à kippa s’estiment au-dessus des lois humaines. » Et cætera. Et cætera.

Je le reconnais, ça aurait eu de la gueule. Et je pense que je m’en arrangerais pas mal de cette sorte de mission. Avec un ou deux miracles en sus. Quoi comme miracle ? Par exemple l’effondrement définitif du mont dit « du Temple » : avec enfouissement tout aussi définitif de tous le fourbi religieux qui s’y est accumulé au grès des guerres, des haines, des massacres, des oppressions. Et une fois que tout aura été bien tassé, bien aplati, en faire un grand parc où les gamins issus de gens à kippa et les gamins issus de gens pas à kippa pourront vivre ensemble comme des gamins dont l’important est qu’ils sachent, sans avoir à l’apprendre, parce que c’est une chose naturelle, qu’ils sont avant tout là pour jouer ensemble. Et pas pour reproduire en boucle, infusés de ressentiments par des parents imbéciles, les épouvantes du passé.  

Mais décidément non. Pas de miracle. Aucune exhortation d’origine céleste. Pas le moindre son de trompettes annonciatrices. Juste une pauvre kippa oubliée sur un banc à Paris à l’automne 2018. J’ai pensé à son propriétaire. J’espère qu’il en avait une de rechange. Il parait que c’est très important de bien l’avoir sur la tête. Ca fait partie du contrat avec « Dieu ». Accessoirement, c’est le cas de le dire, c’est aussi un bon moyen pour les gens à kippa d’être reconnu comme gens à kippa.

Un mien frère me faisait remarquer que dans la famille nous avons une vague tendance au profil ashkénaze. Du coup j’ai gardé la kippa : ainsi si l’envie me prend d’aller au dîner du Crif, je pourrai rentrer. La compagnie y est ignoble. Mais il parait que la cuisine est bonne.

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Madame B

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Non ce n’est pas parce que ça va tout bientôt faire dix ans. Dix ans que … hop ! … Ah non, vingt ans ! Vingt ans déjà ! Que hop… Plus rien… Une pluie de cendre … Non. Ce n’est pas seulement pour ça. C’est simplement que oui, ça aussi, ce fut un jour de novembre. Un jour de novembre… Il faisait gris partout. Gris dehors, grisailles de Whitechapel, gris dedans, gris les jours, grises les nuits. Quand toi tu veux mais qu’on dirait que la vie ne veut pas. Que ce que la vie semble vouloir, ça te va pas. Quand tu te cognes partout. Que tout est trop petit. Trop laid. Que tout l’amour te parait là. Mais que rien n’y va. Que rien n’y entre. Qu’au plus près tout est toujours trop loin. Que tout est désert au milieu du vacarme. Que tu pourrais t’envoler pour si peu tellement rien ne t’attache. T’envoler … hop … comme ça … plus rien … une pluie de cendre.

Un jour de novembre, oui. Grande sœur m’avait appelé : tiens, une place pour aller voir Barbara. Oui. Non. Pourquoi pas. Barbara : ces gens-là sont partout. Ces chanteuses, ces chanteurs, qui font partie de nous à notre insu. Connaissais l’Aigle Noir, of course, et Drouot, et Göttingen, et La Petite Cantate, et Ma plus Belle Histoire d’Amour, et Marienbad. Jamais vraiment écouté de disques d’elle. Grande sœur en passait de temps en temps, dans sa chambre. J’entendais.

Il y en a, quand tout va mal, qui vont boire, qui cherchent un carnaval de dépannage, une teuf pour se changer les idées. J’avais essayé. Enfin boire, pas vraiment. Moi, en ce temps là c était plutôt Pétard le Canard. Rapidement le hasch allait être rebaptisé perlimpimpin : « Pour qui, comment, quand et pourquoi, contre qui comment contre quoi ? On perd le goût de vivre ! Le goût de l’eau, le goût du pain, et celui du perlimpimpin dans le square des Batignolles ! » On ne se change pas les idées avec une teuf. Même une teuf d’enfer. On oublie ses idées, et après le breack, elles reviennent : « Alors ! C’était bien ? » qu’elles te disent. « Bon, on en était où ? »

C’était à Pantin. Porte de Pantin plus exactement. Pour les gazelles et les gazoux qui seraient nés assez récemment et pour qui cette porte de Paris correspond uniquement à la Grande Halle de la Villette ou à la Cité des Sciences, il faut dire que cette année là c’était encore un vaste terrain vague sur lequel trônait en majesté de toiles et de cordes un immense chapiteau. Un cirque en quelque sorte.

Barbara sous chapiteau. Barbara faisait son cirque.

J’y allais la tête vide. Avais juste fumé un petit cône avant. M’étais habillé de tout et de rien. A l’époque je ne m’habillais pas. Je passais rapidement quelques fringues en désordre. Sombres et froissées. C’était pas encore la mode …

En fait, si je veux être honnête, je peux à peine raconter ce que j’ai vu et entendu. Ce que je sais c’est que lorsque je suis sorti de là, deux heures et demie plus tard, je n’étais plus le même. Tout avait changé. Difficile à dire. Tout avait les apparences du commun. Le soir, la nuit, la petite pluie fine, les bruits de la ville, les odeurs. Bien que quelque chose sur le visage des gens m’était subitement inconnu. Mais c’était indistinct. J’aurais été incapable, (le suis-je aujourd’hui), d’en dire quoique ce soit. De toute façon j’étais incapable de parler, voilà tout. Infoutu de prononcer un mot. Grande sœur, qui était avec des amies à elle, m’avait demandé, peut-être inquiète, si ça allait. J’avais répondu que oui. C’est tout. Oui, ça allait. Et comment que ça allait ! Enfin … Comment, ça, je ne voyais pas très bien. Mais ça allait, oui, ça c’était sur !

Une bascule s’opérait. Ca ne sonnait pas encore comme un sortilège. Mais c’en était un.

J’ai depuis longtemps acquis la conviction qu’on naît plusieurs fois. Il n’y a pas que cette naissance d’origine, si je puis dire, celle de l’accouchement médical, et qui généralement nous affecte une date de naissance qui va nous poursuivre toute la vie. Il y en a d’autres. Hormis le continuum de l’existence fait de progressions, de régressions, de constructions, nous rencontrons des moments particuliers, intenses, où toute une longue attente, toute une pénible gestation, se bousculent soudain avec une immense violence, qui elle-même parfois nous perturbe à peine, au début, et il se produit alors une nouvelle déchirure, celle d’une gangue sous laquelle un soi nouveau consent à ne plus se cacher, à ne plus étouffer, à surgir enfin, muet de stupeur, ébahi, étonné.

Barbara à Pantin, ce jour-là de ce novembre-là, ce fut ça.

Un choc merveilleux. Mon monde existait donc. Deux heures et demie durant j’en avais vu la représentation littéralement sublime. La grande fête du noir dans ces états les plus sombres et les plus lumineux.

Barbara, le pays où le noir est couleur.

Deux heures et demie durant les fils de cette voix sans égal, de cristal et de morceaux de cristal, m’avaient tenu en haleine comme un scaphandre dans les abysses du ciel. Deux heures et demie durant, ses chansons m’avaient raconté une vie presque ordinaire comme si toute vie était aussi bien extraordinaire. Deux heures et demie durant ses musiques, les mélodies de son chant, m’avaient porté sur des eaux folles, des eaux douces, des eaux de métal, des eaux sombres, profondes. Deux heures et demie durant j’avais vu cette curieuse créature, faite d’on ne sait quoi, inventer sa grâce. La grâce. Inventer sa beauté. La beauté.

Et l’amour. Le plus insensé amour. L’ardeur de celles et ceux qui étaient là, milliers battant des mains, riant leur joie, criant leur plaisir, leur bonheur. L’amour, oui, qui n’a pas de sens. Et qu’est ce qu’on s’en fout alors ! Qu’est-ce qu’on s’en fout ! Vraiment ! « Et je sais sur mon cou la main nue qui se pose. Et j’ai su à genoux la beauté d’une rose, la beauté d’une rose. »

Y suis retourné, oui. Souvent. Toujours la première fois. Toujours. Elle c’était comme ça. Elle était toujours là pour la première fois. J’ai appris sa colère. Sa dinguerie. Sa façon d’arpenter la scène. Sa façon de murmurer « Nantes », au bord de l’épuisement, un soir fin de concert, dans un silence d’apesanteur. Ses langueurs. Son humour. Son insolence. Sa force.

La dernière fois c’était à la Halle Aux Grains à Toulouse, début 94. Elle allait devoir s’arrêter. A Paris, je l’avais ratée : elle était tombée malade et avait dû stopper les représentations. Avait tenu à faire sa tournée. Lâchait tout. Elle qui ne s’économisait jamais. Un Soleil Noir bouleversant. Au bord de la rupture : «S’il faut aller plus loin pour effacer vos larmes, et si je pouvais seule faire taire les armes, je jure que demain je reprends l’aventure, pour que cessent à jamais toutes ces déchirures ! … » 

Ultime image, public l’attendant à la sortie de la salle pour l’applaudir encore. La limousine qui apparaît et se fraie doucement un chemin parmi la foule. La vitre arrière qui descend. Un autographe encore. La main qui sort et signe furtivement. L’auto passe devant moi. Elle glisse vers la ville. La main salue encore et disparaît. La vitre remonte. Le flot de la circulation absorbe le long véhicule gris clair.

Deux ans après un dernier disque en studio : « N’oublie pas que l’aube revient quand même, et même pâle, le jour se lève encore … »

Le jour pâle s’est levé encore. Ce matin-là de cet autre novembre-là. Novembre 97. Dans la pâleur brumeuse perça un petit bout de soleil orange et doré. La radio dit : « Barbara hospitalisée ». Tout le monde comprend. Je comprends. J’attends. Gorge nouée. Ventre serré. Un peu plus tard un message d’un ami. Je le rappelle. Il me demande si j’ai écouté la radio. Je dis « Elle est morte ? » Il me dit : « Oui. Elle est morte. »

 

Nous ne vous verrons plus

Qu’au-delà de ce mur

Où se défont d’entre eux

Les corps des âmes chères.

 

Ce fut un jour de novembre

Grand Sœur m’avait emmené

Voir la dame au grand nez

Qui chante le mal de vivre.

 

Et vous êtes entrée reine au zénith de lune

Et arrimée à l’astéroïde de laque noire

D’une voix au cordage tressé chez les Moires

Vous avez emporté nos vagues avec vous.

 

Je n’avais jamais vu le soir s’incliner devant

La nuque de l’amour et la peine des pierres

La langueur frondeuse qui déhanche la colère

La porte refermée et l’enfant jardinier.

 

Et j’ai su et vous nous avez donné à être

Un peu plus chaque soir de force et de douceur

Un peu plus de cela qu’on ne pourra jamais dire

Est-ce ce que vous appeliez perlimpimpin.

 

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Le temps des cerisiers

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J’imagine puisque je n’y suis pas. Je n’y suis pas mais je les connais ces allées. Ces petites rues dans les quartiers résidentiels, dans les cités pavillonnaires ajoutées à des villages, dans les banlieues préservées, pas forcément cossues, et pourtant ça et là épargnées par la laideur des grands ensembles. 

Il y a donc des maisons. Je vois qu’elles sont modestes. Jolies. Simples. Avec des jardins devant et derrière. J’ai vécu dans l’une d’elles il y a très longtemps. Je suis allé souvent, d’année en année, à certaines périodes plus qu’à d’autres, visiter des amis dans l’une ou l’autre de ces maisons.

Selon l’ancienneté on nomme rues ou allées les voies qui partagent les parcelles. Qui les alignent. Qui permettent tout simplement de circuler. Pour agrémenter ces espaces, où même au milieu d’importants complexes urbains on cherche à conserver du charme, du plaisir pour les yeux et quelquefois pour les narines, on plante des arbres le long de ces rues ou de ces allées. Des tilleuls. Des marronniers. Des platanes. Des peupliers. Des cerisiers.

Au gré des saisons, accompagnant les changements dans les jardins, les teintes et les physionomies évoluent, dans les verts, les roux, les nus, au son lumineux des jours, dans le calme confort des nuits. On s’isole un peu, à plusieurs, dans ces parcs coquets et modestes, du contingent extérieur. On peut avoir une impression de privilège lorsqu’on a terminé de prendre connaissance quotidiennement des horreurs du monde. Celui d’à côté. Ceux d’ailleurs.

Les enfants s’y trouvent mieux.

Dans l’allée que je vois ce sont des cerisiers qui avaient été plantés. Les floraisons de cerisiers sont parmi les plus beaux évènements de la nature. Courtes mais particulièrement lumineuses. Qui s’achèvent en pluie de pétales au moindre de ces vents frais de mars ou d’avril où Rilke devait voir les méchantes transitions du printemps.

Mais dans l’allée que je vois il y a également des cons.

Le con est un objet assez peu littéraire à mon goût. Le con est une matière qu’il faut travailler pour l’insérer dans un texte. Ca ne coule pas de source. D’abord il faut s’entendre : certes le con est à l’origine un mot qui désigne l’organe sexuel de la femme. Lequel n’a pas vocation à être plus con qu’un autre organe sexuel, si vous voyez ce que je veux dire. Et comme il semble impossible de remonter à l’origine de la facétie lexicale qui fit un jour dériver ce mot vers des intentions si différentes, et notamment pour qualifier une certaine sorte de gens, dont on croit devoir penser que leur sens commun réside uniquement dans des lieux communs, autrement qualifiables de commodités par quoi on désignait autrefois les fosses d’aisance, on voudra bien ne pas me tenir rigueur d’utiliser celle, de commodité, qui me permet ici de parler des ennemis des cerisiers en les appelant des cons.

Car les cons dont il est question étaient les ennemis des cerisiers.

De toute façon s’il est nécessaire de donner une certaine épaisseur au con afin de mieux justifier l’emploi de ce mot dans un texte, la matière ne manque pas. En effet si le con est ici l’ennemi du cerisier, c’est que très souvent le con est ennemi par nature. Sans ennemi le con serait obligé de s’interroger. Lui-même. Tout seul. Sauf disfonctionnement pathologique avéré, le con tout seul deviendrait obligatoirement moins con. La production de l’ennemi par le con est, remarquons-le, une production presque toujours collective. L’épaisseur du con provient très fréquemment des couches que les cons entre eux s’ajoutent les uns aux autres. C’est en groupe que les cons travaillent à leur œil chafouin et à leur morne tronche. Pour être sûr d’être con et a fortiori d’avoir raison de l’être, le con a besoin du miroir du con d’en face. Tout ceci ne préjugeant pas de l’existence du con jovial, du con heureux, qui sont les mêmes que précédemment lorsqu’il leur paraît avoir atteint un vague niveau de notoriété, ou tout autant lorsqu’ils ont le sentiment d’avoir remporté une grande victoire. Le con victorieux étant un anti-sommet de l’humanité dont les abysses résistent encore à toute exploration de leurs fonds insondables.

Le con victorieux gagne des batailles. Ce qui explique en grande partie l’état du monde actuel, et l’état de la société, notamment.

Le con victorieux se réjouit d’une bataille gagnée sur des cerisiers. En l’occurrence pas pour des queues de cerises, lesquelles sont, en décoction, un excellent laxatif, ce que le con peut être aussi mais avec des effets indésirables dont la liste ne tiendrait pas sur les étagères des Archives Nationales.

Comment le con gagne-t-il une bataille contre des cerisiers ?

En premier lieu, le con est agressé. En réalité il se sent agressé. Car le con est plus souvent en situation de se sentir agressé. Bien plus qu’en situation de l’être. Ce qui fait le sale petit bonheur de quelques affairistes de la politique qui ont fondé sur le con les espoirs hélas prometteurs de toutes leurs politiques, et pas seulement sécuritaires.

Donc le con est agressé. Mettons que cela survienne lors d’une fin de journée où le con, à sa fenêtre, attendant comme tous les soirs l’heure du journal de désinformation de sa chaîne préférée, contemple d’un œil plein de tendresse évidée la tonne et demi de ferraille dont est constituée son automobile amoureusement passée à la peau de chamois tous les week-end. C’est le mois de juin. Il fait bon. Les oiseaux folâtrent. Les mulots aussi. Les chats également. Mais pas tous ensemble.

Or tout à coup et soudainement concomitamment, le con s’ébroue d’une paupière pesante en découvrant que le toit de son carrosse de supermarché est maculé de tâches rougeâtres. Notons que ce n’est bien sur pas la première fois que des cerises mûres tombent sur la tôle de sa bagnole garée devant chez lui. Il faut seulement savoir que l’éveil du con suit des phases au regard desquelles la succession des ères de la préhistoire peut faire figure, par la durée, de spot publicitaire. En fait jusque là, le con s’arrangeait de la situation en transposant sa haine des cerises mûres sur tout le fatras de ses petites haines ordinaires comprenant pêle-mêle les fonctionnaires, les émigrés, ceux qui gagnent au loto alors que lui, non, les jeunes, les vieux, les chinois, etc…

Mais ce soir là, le con a une sorte de révélation : ce sont les cerises qui sont coupables. Et responsables, cela va sans dire.  

Et comme on l’a vu, le con est rarement seul. Le con a entre autre des voisins. Lesquels voisins ont également des autos garées dans l’allée des cerisiers.

Autant l’éveil du con peut prendre beaucoup de temps, autant lorsqu’il s’est sorti de sa léthargie, le con dans l’action devient alors un animal redoutable. Et la meute de cons une arme de destruction massive. S’entend la masse de connerie que ça représente alors.

Une autre caractéristique du con, lorsqu’il jouit du nombre, et pour peu qu’il sache disposer régulièrement de son révolver à bulletins de vote, c’est qu’il est un élément prisé par ce qui sort des urnes. En l’espèce l’édile que le con, en troupeau pétitionnant, va s’empresser d’aller voir afin que celui-ci mette un terme à l’insupportable situation où l’on voit des cerises mûres être plus libres que d’honnêtes citoyens.

L’édile ainsi interpellé, ayant à cœur, ou à cul, on ne sait pas trop, de satisfaire sa part de con que lui-même, probablement sympathisant, pour le moins, tient pour essentielle dans son élection, ne se fera pas autant prier que s’il était question d’aider une initiative d’alphabétisation dans un quartier dit difficile.

Après tout les analphabètes votent peu, voire pas du tout.

Il n’est pas exclu que le con doivent insister un peu pour obtenir que justice lui soit rendue et que les délinquants soient justement châtiés.

Ce n’est, cependant, qu’une question de temps.

Dans l’allée des cerisiers que j’imagine, et qui existe, il n’y a plus de cerisiers. Je vois tout au plus les souches qu’on a dû laisser, et qui permettent au con, certains soirs, à sa fenêtre, en attendant le journal de désinformation de sa chaîne préférée, de commémorer en son fors intérieur sa glorieuse victoire.

Cette histoire est vraie. Elle m’a été racontée par MC. Vous ne la connaissez peut-être pas, MC, et vous avez tort, mais à vous il sera beaucoup pardonné, en vérité, je vous le dis.

J’ai inventé ce qui est sûrement vrai, d’une façon ou d’une autre. Peu importe, ce n’est pas un reportage.

MC, qui habite dans cette allée des cerisiers coupés, a placardé un mot d’insultes à sa fenêtre pour protester. Elle y parlait des enfants.

Mais le plus gros problème avec les cons, c’est que la plupart du temps ils n’ont pas de leçons à recevoir. Sauf d’autres cons.

Y’a pas de morale.

Tout au plus s’ingénier, irréductiblement, à espérer qu’on prenne plus de plaisir, petit à petit, chez les cons, à réfléchir qu’à haïr. Et puis les cons, ça meurt aussi…

 

Dans un cas comme dans l’autre les cerisiers vont avoir le temps de repousser …

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