Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Articles avec #politique tag

Une histoire des banlieues françaises

Publié le par TW

 

Ecrire un livre d’histoire n’est jamais une mince affaire. Même si l’auteur, dans un probable souci d’humilité, a opté pour un titre modeste, « une » histoire, c’est bel et bien le déroulé de tout ce qui a marqué, imprégné, durant ces cinquante dernières années, ces grandes zones du sol métropolitain de la France, qu’on a appris à nommer les banlieues, que nous voyons ou revoyons défiler dans nos têtes, dans nos mémoires. Pour peu qu’on ait passé une partie plus ou moins longue de son existence dans un de ces territoires – c’est mon cas, Les Mureaux 1966/1978 – on a très vite le sentiment de lire une part de sa propre histoire. Et, remontant si loin déjà, et ayant parfois déjà saisi, à l’époque, à quels mouvements allaient être soumises ces régions peu à peu devenues étranges aux yeux d’une majorité de français, on redécouvre un parcours, des parcours, des histoires, des rendez-vous lamentablement ratés, des politiques pitoyablement insuffisantes, des exploitations partisanes, des indifférences coupables. Et des dérives. De part et d’autre. Puisque, telles deux vagues absurdement dressées, dont le destin des eaux aurait dû être logiquement de se mêler, une certaine société française, parfois vêtue de République, d’autre fois du supposé miracle du « Marché », s’est élevée, arque-boutée, contre un monde repeint en univers malsain où ne s’animerait qu’une délinquance endémique, d’où ne se répandraient que des trafics de drogues, d’où menaceraient des armées secrètes d’enturbannés préparant je ne sais quel « grand remplacement », où croupissent dans la laideur des grands ensembles des populations dont on se demande bien ce qu’elles font ici ! Parait-il !!!   

Avant d’aller plus loin je dois à l’honnêteté de dire que l’auteur est très favorablement connu de mes services. Et que sa trajectoire qui l’a amené à travailler comme responsable associatif en banlieue, notamment dans des médias de proximité, lui a acquis une très solide expérience du domaine exploré, et une non moins solide capacité à parler du sujet. Et à en bien parler !

Loin, très loin des expertologues de tous poils, des polémistes de toutes plumes, et des diafoirus emberlificotés dans leurs médications souvent intéressées, Erwan Ruty, oui, nous raconte une histoire.

Et quelle histoire !

De l’élan impressionnant de la Marche des Beurs en 1983 à l’incessante dénonciation de populations qui ne seraient sur le territoire français que pour percevoir des prestations sociales, des initiatives, sans relâche, pour intégrer une société qui se demande encore s’il faut en vouloir ou pas, au tragique catalogue des « ratonnades » et autres mystérieuses disparitions dans des commissariats, des promesses d’une gauche gagnée par la lâcheté aux rodomontades d’une droite motorisée par l’hypocrisie, les périodes se succèdent, avec une maîtrise de la chronologie très importante pour une bonne compréhension du récit.

Suivant le cours de l’Histoire, on réalise comment, entre libéralisme économique, dévitalisation de l’Etat, refuge communautaire, rejet raciste, appauvrissement et précarisation, les populations des banlieues ont dû, parfois su, rarement pu, justement, s’intégrer. Il est – hélas – devenu un lieu commun de pester contre les conséquences dont on entretient les causes. On trouve dans ces pages un excellent moyen de se remettre ces fameuses causes en perspectives. De cesser de les nier, totalement ou partiellement. D’en mieux analyser les contenus. De mieux percevoir où nous nous sommes trompés. Et peut-être même d’entrevoir comment faire autrement. Comment être autrement.

Car heureusement, très heureusement, ce livre n’a pas pour objectif de s’ajouter à la longue liste des mises en abime d’un fatalisme récurent, fort en vogue depuis presque un demi-siècle dans nos très occidentales contrées, au nom du très mémorable et mortifère « il n’y a pas d’alternative » asséné en son temps par une célèbre supplétive d’un économisme devenu quasiment totalitaire.

Et tout en nous faisant connaitre, ou mieux connaitre, ou reconnaitre de quoi on parle, de quelles populations, françaises par le sol de leur naissance, par l’Histoire, coloniale et post-coloniale, l’auteur nous suggère, nous annonce, que le modèle républicain qui survit comme façade d’un corps sous perfusion, va changer. Va devoir changer. Evoluer. Que toutes les énergies vivantes, fusantes, innervant les périphéries des villes de France, nourrissent, peut-être parfois à leur insu, le besoin d’un autre modèle de société, le besoin d’une nouvelle république. Cela s’est vu au travers d’expressions artistiques nouvelles, d’initiatives sociales nombreuses, mais aussi de mouvements dramatiques survenus au cours d’émeutes et autres violences urbaines. Au travers du cinéma, de la musique, des média – pour le meilleur, mais pas seulement, loin s’en faut… – au travers d’une littérature profuse et de postulats politiques diffus, mais parlant.

Ne négligeant rien des influences de contextes internationaux qui, logiquement, trouvent des débouchées dans un pays dont les gouvernements ont régulièrement, à tort ou à raison, alimenté les sources, et sans escamoter la problématique religieuse, toute aussi logique et prévisible conséquence des légitimes questions d’identités qu’ont laissées pendantes des politiques dangereusement spéculatives, Erwan Ruty esquisse pourtant bel et bien les contours d’un autre monde possible, un monde de tout le monde, ou les populations des banlieues jouent et joueront un rôle : celui dont elle s’empareront. Dont elles s’emparent. Qu’elles vont jouer. Et que toutes et tous nous finirons par jouer ensemble. Avec notamment pour défi majeur adressé aux vivants d’aujourd’hui et de demain, le défi écologique.  

Constellées d’acronymes « fourre-tout-pour-pas-grand-chose », objet de méfiances spéculatives autant que d’intérêts désincarnés, triste impasse de mémoires opportunément refoulées, jouet funeste de tous les extrémismes, les banlieues, les peuples des banlieues, battent, à contre-courant de tout cela, d’un cœur volontaire et souvent ardent ou se trouve contenu une part essentielle de l’avenir de notre société, de nos sociétés.

Je ne saurais trop, donc, vous inviter à lire ce livre, ce livre instructif, édifiant, éclairant, et par ailleurs écrit avec talent, ce qui n’est pas négligeable. Un livre salutaire !

Voir les commentaires

Des barbares

Publié le par TW

Des barbares. Entendons-nous bien lorsque nous les nommons. Des barbares. Ces gens sont des barbares. Ce mot s’est imposé depuis l’antiquité, autant en Egypte qu’en Grèce ou à Rome pour désigner tous envahisseurs. Leurs langages incompréhensibles s’ajoutant à des mœurs réputées plus violents que les mœurs des civilisations auxquelles ils s’attaquaient, conduisirent à les assimiler, usant du grec ancien « bar-bar », à du charabia. Et comme ce mot est bien trouvé. Pour qualifier leur langage à eux. Ces barbares. Leur novlangue ainsi qu’il s’est pris l’habitude de dire. Reprenant le concept glaçant de Monsieur Georges Orwell dans « 1984 », lorsqu’il décrit l’élaboration dans le cadre d’un système totalitaire d’un sous-langage, déshumanisé, de nature en affaiblissant les mots et en diminuant leur nombre, à affaiblir et à diminuer la pensée. Jusqu’à l’anéantir.

De même qu’on a pu dire d’un ancien Président de la République Française qu’il n’était pas socialiste mais qu’il avait appris à parler le socialisme, ces gens ne sont pas des humanistes, ils font seulement comme si. Ils imitent jusqu’à la parodie. Ils singent jusqu’au grotesque. Ils maquillent leur verbe comme les comédiens de jadis se plâtraient le visage. Et ce faisant, tout en prétendant animer leur dessein de préoccupations qui en réalité leur sont étrangères, ils font croire à la fois à leur faux humanisme et paradoxalement à la désuétude du concept même d’humanisme. Ainsi, escamoteurs rompus à la duplicité, ils instillent dans les esprits les plus faibles, et dans ceux qu’ils affaiblissent, le sentiment double d’une importance et de même d’une impuissance de l’idée humaniste. C’est une des confusions majeures sur lesquels ils fondent leur fameux projet. En fait leur fortune, leur puissance, leur pouvoir.

Le consumérisme outrancier, les dévastations de la planète, les conflits inextricables, les causes comme les conséquences de cette triade abominable, permettent depuis des décennies l’extension de l’imposture d’un pouvoir politique qu’ils ont colonisé. Un pouvoir dont les traits caractéristiques les plus épais sont aujourd’hui le contrôle, la force et la foi.

Des barbares. Oui. Des barbares endimanchés. Endimanchés sept jours sur sept. Altiers, bien habillés, presque élégants. Compatissants aussi, ils ont en permanence à portée de mains – en fait un de leurs valets le leur tient en réserve – le masque condoléant pour toute circonstance où les ravages qu’ils engendrent se font quelquefois trop voyants. Pédagogue croient-ils être également. Assénant par les intermédiaires de leurs clergés communicationnels les lois issues de runes archaïques que les peuples ne peuvent pas comprendre – ne doivent pas comprendre – mais auxquelles ils doivent se soumettre.

Des barbares civilisés. Ces gens ne sont pas à un oxymore près…

Ils sont instruits. Pour la plupart. D’autres catégories d’entre eux, subalternes, ne sont que programmées. C’est notamment le cas de la chose qui à la tête de notre République, depuis 6 mois, se prend pour un chef d’état. Ils ont lu. Beaucoup lu. Fait lire aussi. Le temps leur manque. Ils se font pré-digérer l’essentiel de la pensée politique, philosophique, scientifique, religieuse, artistique et en absorbent ensuite les essences, les concentrés, la… substantifique moelle. Comme s’ils avaient bien lu. Ils ont lu. Sur toutes les beautés et les terreurs. Sur toutes les espérances et toutes les guerres. Sur toutes les promesses et les condamnations. Sur tous les traités de paix. Sur toutes les trahisons. Sur Hamlet et sur Staline. Sur Caligula et sur Gandhi. Sur Socrate et sur Proust. Erasme, Freud, Lao Tseu, Bourdieu, Saint Augustin, Arendt, tout y est passé. Ils en ont fait comme on dit en langue populaire, leur beurre. Ou leur miel. Ils cherchent eux aussi.

Ce sont des barbares malins. Ils savent bien, ils ont compris, que point n’est besoin désormais de grandes démonstrations militarisantes, avec chemises brunes ou noires, grands chefs psychotiques braillant des horreurs à des foules en délire, et autres théories sanglantes à base de races supérieures, d’extermination et de sous-hommes. Ca n’a finalement pas été si profitable qu’ils l’espéraient. Au siècle dernier. Ces démences criminelles sont aujourd’hui abandonnées aux factions identitaires qui infestent nos sociétés avec pour seul avantage, pour le moment, de servir d’épouvantails dans des calculs électoraux. En attendant mieux,… si nécessaire.

Mais ce sont bien des barbares que je définis ainsi : leur pourvoir doit à terme devenir total, incontestable et impitoyable. Les seuls moyens guerriers qui ont coloré leurs épopées et stigmatisé leur histoire sont rangés de nos jours, par ordre alphabétique ou chronologique, dans les rayonnages des bibliothèques, soumis aux études, thèses et hypothèses. Eux, ceux d’aujourd’hui, sont parvenus à mobiliser pour leur cause des moyens autrement plus importants. Technologique, scientifiques, financiers, bien sûr. Ils possèdent la banque, les laboratoires, tous les centres d’informations, les médias, les usines d’armements. Ils s’approprient l’eau, l’électricité, la nourriture, les voies et les moyens de transports. Ils disposent de tous les vecteurs de communications, directement ou indirectement.

Résumer leur pensée relativiste, ou plus exactement ce qu’ils cherchent à imposer comme pensée relativiste, reviendrait à une sorte de « tout est dans tout, rien n’est dans rien, et inversement. » L’important étant que pendant ce temps… Business as usual.

Ils peuvent emprisonner le monde dans la cage de leur propre épouvante.

Dans la forme de monde qu’ils poussent, qu’ils avancent devant eux, il n’y aura de place que pour quelques parties des peuples. Classées en rang selon mérite, utilité, docilité, rentabilité, et peut-être durabilité. Quant aux autres parties de ces peuples-là…

S’il faut décrire un symptôme particulier de ce que je dis là, il suffit de comprendre ce qui se passe réellement autour de ces pseudos scandales liés à la délinquance financière dont un épisode de plus vient de nous être asséné. Pour une fois, dans les commentaires journalistiques entourant ces révélations qui n’en sont pas, a tout de même pointé ce propos qui établit ceci : durant toutes ces dernières années on a pu penser que c’était le système économique capitaliste, aggravé de son avatar le libéral-totalitarisme, qui générait la délinquance financière. On s’aperçoit maintenant – enfin ! – que c’est l’inverse. Parvenu au stade de s’être répandu à peu près partout c’est cette délinquance financière qui génère le système économique. Un système clairement et délibérément mafieux. Et qu’est-ce que la mafia, sinon la barbarie.  

Voir les commentaires